Jacques Sandillon

 

 

 

Jacques Sandillon "auteur photographe"

3 rue de Nogent- 51100 Reims
sandillon@wanadoo.fr

LES PANNEAUX

Les panneaux routiers sont d’intarissables bavards. Ils donnent des ordres à qui les regarde pour ce qu’ils sont mais réservent des histoires à qui les observe pour ce qu’ils représentent. Ils disent que les modes se suivent mais ne se ressemblent pas. Ils montrent que le monde progresse. Ils détaillent les visions successives que l’homme a eues de lui-même et de son environnement.
Les panneaux sont les miroirs de ceux qui les conçoivent. Ce sont des autoportraits, des icône-mémoires. Chacun de leurs styles graphiques illustre une période, une forme d’esprit, une évolution de la société.
Les panneaux routiers représentent l’image de la récente histoire de l’homme qui cherche à se représenter lui-même. Ils sont les équivalents contemporains des empreintes de mains préhistoriques.
Nous les croisons par milliers le long de notre chemin. Ils obligent, interdisent, autorisent ou bien renseignent. Ils s’imposent à nous car ils nous sont indispensables. Combien d’automobilistes se seraient égarés sans eux ? Combien d’accidents et de drames évités grâce à eux ?
Ils sont faits pour êtres vus, notre regard ne peut donc les éviter. En quelque lieu que ce soit ils se montrent sans état d’âme, tranquillement, avec toute l’assurance de ceux qui sont persuadés d’être nécessaires. Au prétexte d’être utiles, ils s’incrustent, polluent, parasitent les plus beaux sites. Bref, ils sont souvent placés là où le spectateur ne les voudrait point.
Dans un élan créatif le peintre peut s’affranchir des panneaux routiers et autres câbles aériens et en faire facilement abstraction.
Quant à moi avec mon appareil photographique je suis, soumis à des représentations beaucoup plus réalistes. Une astuce de cadrage est souvent possible à la prise de vues. Un premier plan peut dissimuler, un contre-jour peut confondre et un flou d’arrière plan peut fondre. Tout est possible mais toujours au détriment de ma liberté de composer, de ma liberté d’expression, de ma liberté tout court.
A un certain degré les excès de contorsions que je réalise pour dissimuler un panneau parasite déforment la vision que j’aimerais donner du sujet. Ce dernier en devient inexpressif, non significatif au point de rendre la prise de vue inintéressante, banale, inutile.
Le panneau est devenu une composante incontournable de la vision. Dès lors pourquoi chercher à l’éviter ? Pourquoi vouloir le cacher ? Pourquoi ne pas l’intégrer, le laisser s’immiscer dans le cadre, le laisser se glisser dans la composition comme le ferait un ami habituellement invité ? Au regard de son éclat et de ses lignes pourquoi ne pas le considérer comme un point fort de la composition, un atout ? Finalement pourquoi ne pas en faire un sujet ?
Les panneaux présentent toutes les caractéristiques d’un modèle : ils ont du caractère, ils sont expressifs, formés, colorés, faciles à éclairer. Ils développent des personnalités différentes. Ils ont parfois du vécu. Maltraités par les ans ou par les intempéries, certains ont mal vieilli. Bien entretenus ou protégés des saisons, d’autres maintiennent leur graphisme rétro dans une forme éblouissante.
Outre qu’ils aient souvent un physique avantageux, les panneaux ne manquent pas d’avoir des individualités surprenantes. Ils se dressent sur notre passage comme autant d’autoritaires muets. Ils nous intiment des ordres qu’ils sont impuissants à nous faire respecter. On peut les photographier sous tous les angles sans leur demander de permission. On peut leur faire des grimaces ou pire encore. Ce n’est pas interdit. La notion « d’outrage à panneau » n’existe pas !
Au même titre que la musique, les panneaux sont universels, tout le monde les comprend. Leur force symbolique est évidente. N’existe t’il pas l’anachronique panneau « interdit aux piétons » qui s’adresse précisément à ceux qui ne sont pas sensés avoir appris sa signification ? Les panneaux sont utilisés partout. Détournés de la route ils sont récupérés par tous ceux qui doivent s’adresser à leurs contemporains, se faire comprendre vite et bien.
En extérieur les panneaux présentent les caractéristiques des sujets qui m’intéressent. Ils existent à foison, dans tous les décors, sous tous les éclairages. Ils attendent patiemment que je les remarque, que je les observe, et enfin se font tout charme lorsque je les mets en scène. Ils tiennent la pose longtemps. Lorsque je les ai repérés, ils m’attendent, sans bouger, sans se plaindre, plusieurs mois si nécessaire.
Au studio ils acceptent d’être lus à différents degrés. Ils peuvent se faire réalistes dramatiques ou ironiques. Ils posent avec d’autres modèles féminins ou masculins. Ils acceptent aussi bien d’être des faire-valoir de second rôle que d’assumer une position de star.
Les panneaux interpellent car ils représentent une forme visible d’organisation de notre société. Ce sont les images du souvenir de ceux qui les ont conçus. A la manière des anciens qui transmettaient leur savoir aux jeunes générations, les panneaux transmettent à de nouveaux passants les expériences vécues par d’autres sur le lieu de leur implantation.
Par leur capacité à capter la lumière ils ne polluent plus le paysage, ils sont le paysage et s’intègrent dans mes photographies d’extérieur. Par leur capacité à adapter leur discours ils séduisent mes modèles et galvanisent ma créativité au studio. Depuis que je les considère pour ce qui sont et non plus seulement pour ce qu’ils paraissent, les panneaux excitent ma curiosité et mon imagination. Ils sont devenus mes amis, mes compagnons de démarche.
Il serait tentant de dire que je suis tombé dans le panneau mais en fait ce sont les panneaux qui sont tombés dans ma vie et, ce faisant, ils m’indiquent les routes à suivre pour faire cheminer mon imagination.